Article d'opinion : la réutilisation Lena Lio

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La Cruche et la bouteille

cruche

La fabrication d’une bouteille en verre demande beaucoup de savoir-faire, d’énergie et de temps. Les matières premières (sable fin de haute qualité, soude, calcaire, etc.) sont fondues dans un four, à plus de 1500°C pendant 24 heures. Après quoi, le verre liquide est séparé en portions – correspondant au poids de la bouteille finale – mises en forme dans un premier moule grossier, puis dans un moule de finition. Ensuite, un nouveau traitement thermique vers 500°C est nécessaire, avant le dépôt d’une couche de polyéthylène en surface, destinée à faciliter la manutention.

La bouteille est alors prête à l’emploi et… à un destin peu enviable ! Remplie d’un liquide quelconque, puis vidée de son contenu par le consommateur, elle finit fracassée au fond d’un conteneur de récupération (dans le meilleur des cas), après cet unique usage. Pour ce qui est de la cruche, en revanche, on en trouve des exemplaires intacts qui date d’avant l’ère chrétienne. « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse » dit le proverbe. Mais avant de se casser, elle aura servi des milliers de fois.

« Trier, c’est valoriser » selon le slogan de nos autorités. En effet, l’incinération fournit chaleur et électricité ; les déchets végétaux donnent du compost et du biogaz ; les récipients en PET se transforment en vestes de pluie ; etc. L’entreprise Léman Environnement (à Tolochenaz) est spécialisée dans ce type d’opérations. Comme le dit son directeur : « Notre combat, c’est de transformer les déchets en ressources. » Soit ! Mais ne pourrait-on pas commencer par éviter de transformer les objets en déchets ?

Le tri est sans doute ce que l’on peut faire de mieux aujourd’hui. Mais à l’évidence (et sans même parler de sa complexité qui oblige chacun de nous à se muer en un véritable expert ès matériaux), le tri ne suffira pas à long terme, car c’est surtout la quantité qui pose problème : triés ou non, 700 kg de déchets par personnes et par année, c’est trop de matière à traiter et trop d’énergie nécessaire pour le faire. Dans ces conditions, on peut parier que le « réutilisable » finira par prendre sa revanche sur le « recyclable »

Pour les entreprises, le défi est de taille : la réutilisation se heurte entre autres à des problèmes d’hygiène, en particulier dans le domaine alimentaire. Alors qu’il y a quelques décennies encore, tout un chacun se rendait à la laiterie avec un bidon qui servait des années en ne produisant aucun déchet, 98% du lait est aujourd’hui vendu en briques, objet composite particulièrement rétif à la « valorisation ». Pourtant en 2009, un grand distributeur suisse, qui ambitionnait de revendre du lait en vrac, a fini par jeter l’éponge, face aux normes d’hygiène en vigueur.

Comment maintenir notre niveau élevé de qualité, de sécurité et d’hygiène, tout en produisant significativement moins de déchets ? Telle est l’équation qu’il faut sans doute se préparer à résoudre.

Le Régional - Libre plume (n°699, 13 mars 2014)